Galerie des Modernes

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Marie Laurencin

Cubisme, Fauvisme, Portraits

(Paris, 1883 - Paris, 1956)

Marie Laurencin

Condisciple de Braque, muse d'Apollinaire, disciple de Matisse soutenue par Derain, amie de Picasso jusqu'à leur rupture, Marie Laurencin est un personnage emblématique autant d'une révolution artistique que de la libération de la femme. 

À l'automne 1901, rare bachelière parmi seulement quelques milliers de lauréats, destinée à devenir institutrice, elle trahit les vues de sa mère et s'inscrit pour trois ans auprès de Pauline Lambert à l'école de Sèvres pour devenir peintre sur porcelaine. À la rentrée 1902, elle s'inscrit en sus aux séances de l'après midi, ouvertes gratuitement aux femmes, de l'Académie Humbert où elle recontre Francis Picabia, ainsi que Georges Lepape et Georges Braque. Ces compagnons deviennent ses premiers admirateurs et l'encouragent à renoncer à l'artisanat, à persévérer dans la voie artistique que sa mère désapprouve. Braque repére rapidement le talent de sa camarade et l’intégra dans le cercle de Picasso où poètes et artistes se mêlaient.

En 1907, elle expose pour la première fois au Salon des Indépendants à Paris. En 1912, elle montra ses œuvres, avec Robert Delaunay, à la galerie Barbazangues et participa à la décoration de la maison cubiste lors du Salon d’Automne. En 1937, au Petit Palais, à la grande exposition des maîtres de l’art indépendant, Marie Laurencin présentait un choix de son œuvre suffisamment exemplaire, dont Portraits de 1904, Portrait de jeune femme au chapeau rose et noir de 1908 – toiles portant chacune le titre G. Apollinaire et sa famille – Marie Laurencin en bleu de 1936, ainsi que L’Angle bleu de 1929.

Elle devint peintre des jeunes filles aux yeux de biche, qui combinent comme certains poètes de son âge, le réalisme et la féérie. Marie Laurencin se composa une palette qui lui est propre, riche des couleurs choisies entre les plus tendres et dont elle se plait à tirer toutes les nuances. Le marchand Paul Rosenberg lui signe un contrat et contribue par ses expositions à sa notoriété́. Son tropisme naturel, l’inclinant vers une grâce féminine non dénuée de saphisme, lui inspire une peinture de chevalet toute « laurencine », qui s’inscrit avec élégance et intensité́ dans l’art décoratif de son temps.

Elle est alors la portraitiste très prisée d’une société́ choisie où règnent la Baronne Gourgaud, la Comtesse Etienne de Beaumont ou Lady Cunard, entourée d’amis masculins dont le brillant Jean Cocteau. Ses amitiés lui inspirent en particulier de nombreuses variations comme autant d’autoportraits autour d’un éternel féminin : rondes de jeunes filles aux effigies intemporelles qu’elle pare volontiers de perles ou de fleurs. Dans sa maturité́, Marie Laurencin préfère la compagnie des écrivains à celle des peintres dont elle admire avec trop de modestie l’éclatante réussite. Jusqu’au soir de sa vie, elle continue à réinventer un monde de rêveries dont la fraicheur élégiaque est la plus poétique des qualités.

Ayant épousé un peintre allemand, elle quitta la France durant la Première Guerre mondiale, pour l’Espagne, où elle rencontra Gleizes, Cravan, Gauthier et Picabia. Fin novembre 1919, au terme d'un mois de voyage de Gènes à Bâle, via Milan et Zurich, au cours duquel elle fait connaissance avec Alexander Archipenko et Rainer Maria Rilke, elle parvient avec son mari allemand à Düsseldorf. En décembre, elle rencontre au musée d'art de Düsseldorf Max Ernst pour lequel elle s'efforcera en vain d'obtenir un visa. Pour célébrer son destin ainsi contrarié, il fait de celle qui aurait pu devenir, après avoir été qualifiée de « Notre Dame du cubisme », la « Dame Dada », une sorte de portrait en métronome monté sur un char intitulé Adieu mon beau pays de Marie Laurencin pour servir de couverture à la revue de Tristan Tzara, Dadaglobe, revue qui finalement ne paraîtra jamais. À trente huit ans, financièrement autonome, elle retrouve définitivement Paris le 15 avril 1921. Elle y entame avec détermination et indépendance, une brillante carrière de « femme-peintre » divorcée. Elle abandonne son marchand Paul Guillaume66 et renouvelle un contrat avec Paul Rosenberg.

A la fin de la Guerre Mondiale et son exil espagnol, elle s’éloigne du monde des arts pour celui des lettres : à la compagnie des peintres elle préfère maintenant celle des écrivains, Paul Valéry, André Gide, Jean Giraudoux, Paul Morand et Alexis Léger (Saint-John Perse). En 1923, elle réalise les décors et costumes du ballet de Francis Poulenc Les Biches et, en 1925, ceux des Roses d’Henri Sauguet. André Salmon, Paul Fort, Paul Léautaud, Gaston Gallimard, Jean Cocteau, Philippe Berthelot comptent alors parmi ses relations. Au printemps 1922, elle est hospitalisée pour un cancer de l'estomac. En 1923, convalescente, elle crée des papiers peints pour André Groult, qui vit à l'ombre du succès de la maison de couture de sa femme. Marie Laurencin devient, à partir de 1923, la portraitiste consacrée des personnalités comme Coco Chanel, la Baronne Gourgaud, Lady Cunard et Madame Paul Guillaume. L’art de Marie Laurencin culmine alors dans son genre de prédilection, le portrait, et incarne durant les « années folles » le raffinement du goût à la française. 1924, elle inaugure avec Alexandra Exter une collaboration à l'atelier libre qu'ouvre Fernand Léger à la maison d'Amédée Ozenfant aménagée par Le Corbusier avenue Reille. Cet atelier, qui accueille des artistes du monde entier, devient le laboratoire du purisme et une école de l'art moderne. En 1925, son travail au côté d'André Groult pour la décoration du salon de l'Ambassadrice organisé dans le cadre de l'Exposition des arts décoratifs de Paris est reçu comme « l'idéal du goût français ». Alfred Flechtheim lui consacre une rétrospective dans sa galerie de Berlin.

À la suite de la Grande Dépression, les acheteurs se font plus rares. En 1930, Marie-Anne Camax-Zoegger, désireuse de relancer le salon des Femmes Peintres et Sculpteurs que « le Syndicat », à la présidence duquel elle a accédé deux ans plus tôt, organisait avant guerre, la convainc avec l'aide d'Hélène Dufau de participer au salon des Femmes Artistes Modernes qu'elle inaugure au début de l'année suivante au Théâtre Pigalle. Sa participation à ce salon annuel, quasiment ignoré par la critique masculine, entraîne celles de Suzanne Valadon, Irène Lagut, Hélène Perdriat, Madeleine Luka, Tamara de Lempicka, Mariette Lydis, Maria Blanchard, Olga Boznanska, Émilie Charmy, Hermine David, Bessie Davidson, Alice Halicka, Louise Hervieu, Béatrice How (qui décède sept mois après l'inauguration), Chana Orloff.

En décembre 1938, quoique touchée par l'invitation, elle refuse de se rendre à la réception du ministre des affaires étrangères Ribbentrop en visite à Paris, pour ne pas cautionner les persécutions des nazis contre les juifs98. En mai 1940, anticipant l'Exode des parisiens, elle se retrouve sur la côte atlantique aux Moutiers, chez les filles de la Charité. À la demande du maire de Pornic, elle peint sur des croix le nom des combattants britanniques ayant défendu Saint-Nazaire dont les corps ont été rejetés par l'océan. En juin, c'est au tour de son marchand en France, Paul Rosenberg, de fuir la menace des nazis. Début septembre, elle choisit de rentrer à Paris par patriotisme. Quand son vieil ami Max Jacob est interné à Drancy, le 28 février 1944, elle signe une pétition en sa faveur et intervient personnellement auprès de l'ambassade d'Allemagne. Son appartement est réquisitionné et elle est alors hébergée par le comte et de la comtesse de Beaumont dans un pavillon coquet de l'Hôtel de Masseran, elle ne le réintègrera qu'au terme d'un procès remporté en 1955. Du 7 au 30 mars 1944, elle expose à la galerie Sagot. A la Libération, elle est arrêtée chez elle dans le cadre d'une procédure civique d'épuration. Le soir même, elle est internée dans le camp de Drancy, là où six mois plus tôt est mort d'épuisement son ami Max Jacob. Le 17 septembre, au terme d'une audition, aucune charge n'est retenue et elle est aussitôt libérée en compagnie de Betty Fernandez sans qu'aucun document, hormis la mise sous écrous et leur levée, ne soit conservé.

Au soir de sa vie, sa vue faiblit et l'intérêt pour sa peinture, malgré quelques expositions et les visites de journalistes étrangers, est détourné par de nouveaux mouvements artistiques. Le 2 juin 1954, suivant une suggestion de Marcel Jouhandeau, elle adopte la fille d'une ancienne femme de ménage qu'elle a prise en charge depuis 1925 et qui continue à l'âge de quarante-neuf ans de l'assister avec dévouement en tant que gouvernante. Affaiblie par une décennie d'insomnies et deux années d'une tachycardie induite par une probable hyperthyroïdie, Marie Laurencin décède d'un arrêt cardiaque dans la nuit du 8 juin 1956 chez elle, 1 rue Savorgnan-de-Brazza. A travers son art, elle charma ses contemporains, les peintres, les collectionneurs, les écrivains comme un certain milieu mondain. Son statut de femme-artiste libre, imposant un style pictural propre indépendant d’un univers avant-gardiste masculin. En 1994, la fondation Gianadda à Martigny présente une rétrospective de son œuvre.

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